Je n'ai pas l'habitude d'écrire un tel billet. J'ai tergiversé toute la journée. J'ai pris le temps de me poser, de réfléchir, de mettre à plat ce que je ressentais. J'ai pris le temps de lire les informations, les réactions, les commentaires, les discours. Il me paraissait finalement important de coucher sur le papier (fut-il d'un blog), quelques mots, quelques phrases, sur ce qui s'est passé hier soir.

 

Comme tout un chacun, j'ai appris la nouvelle aux informations, sur internet. J'ai appris qu'il y avait eu une, puis non deux, puis trois, mais non six attentats dans Paris. J'ai appris que des dizaines des personnes étaient tuées, puis plus d'une centaine. J'ai attendu devant ma télé, jusqu'à une heure du matin, l'assaut du Bataclan pour savoir combien d'entre nous allaient s'en sortir. 

 

Combien d'entre nous, et non pas combien d'entre eux. Combien d'entre nous car si je suis touchée lorsqu'un attentat a lieu dans un pays étranger, je le suis encore plus quand il s'agit de mon pays. De ma ville. Je ne suis pas parisienne d'origine, mais j'y vis depuis environ trois ans. Et si j'en suis éloignée pour des raisons de santé depuis quelques semaines, je suis normalement résidente du 11e arrondissement. 

 

J'étais présente lors des attentats du 7 et 11 janvier dernier. Comme des millions de parisiens, je suis rentrée chez moi la boule au ventre, les larmes aux yeux et le coeur en miettes. Je devais y être présente hier et aujourd'hui, dates que j'ai dû décaler. Alors hier soir, quand j'ai vu que cela se passait près de chez moi, dans mon arrondissement, dans ma ville, avec des gens que je connaissais peut-être, mon sang n'a fait qu'un tour. Comme beaucoup, je me suis inquiétée, j'ai supplié toutes les entités spirituelles possibles que mes amis soient en bonne santé. Je n'ai pas envoyé de sms de peur que le réseau ne soit saturé, mais j'ai guetté le moindre signe sur les réseaux sociaux, pendant des heures, parcourant inlassablement la liste de mes amis qui ne s'étaient pas encore déclarés hors de danger d'après la nouvelle application lancée par Facebook. Je me suis demandée si en rentrant, je ne découvrirais pas qu'un homme ou qu'une femme que je croisais tous les jours dans la rue était parmi les victimes.

 

J'ai pleuré aussi. Je n'ai pas honte de le dire. Même à distance, même sans avoir été victime, même après avoir appris que tous mes amis étaient hors de danger, j'ai pleuré. J'ai eu peur. J'ai eu mal, aussi. Je n'ai pas compris. Je n'ai pas compris comment on pouvait s'en prendre à des innocents, dans la rue, sans aucun autre motif que celui de la haine. Je n'ai pas compris comment on pouvait prendre des cibles au hasard, sans avoir une once de pitié. Je n'ai pas compris comment on pouvait retirer du plaisir à l'idée de tirer comme du gibier (je ne trouve pas d'autre expression) des centaines de personnes dans une salle.

 

Mon monde a basculé.

 

Soudainement, je me suis demandée si j'étais sur la bonne planète. Si je vivais réellement dans un monde où la vie a si peu de prix, si peu de valeur aux yeux de certains. Si je vivais dans un monde où les valeurs que je partage, en lesquelles je crois, ne sont considérées comme essentielles que par moi.

 

Je me suis demandée si je n'étais pas folle. Si je n'étais pas idéaliste. Si j'étais faite pour ce monde.

 

Et puis j'ai vu les initiatives individuelles.

 

J'ai vu les messages sur les réseaux sociaux. J'ai vu les hashtags. J'ai vu les nouvelles photos de profil. J'ai vu les messages de soutiens. J'ai vu les manifestations organisées partout pour soutenir mon peuple. J'ai vu les monuments du monde entier s'illuminer. J'ai vu des gens se précipiter aux dons du sang. Et j'ai compris.

 

J'ai compris que je n'étais pas folle, que je n'étais pas idéaliste, que j'étais du même monde que les autres. Et j'ai compris que si j'ai eu peur aujourd'hui, demain je serai plus forte, que si je me sentais seule hier, aujourd'hui je suis des millions.

 

Je n'ai que des mots pour exprimer ce que je ressens. Je n'ai que de pauvres phrases pour apporter mon soutien aux autres, mes pensées aux victimes et à leurs proches. Je n'ai pas de dessin percutant, pas de grande idée, pas de punchline. Je n'ai que ce que je ressens, mais je me dis que c'est déjà ça.

 

 

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