Voilà quelques jours que cet article me travaillait. Parce que ça n'a pas forcément sa place sur un blog de cuisine, parce que ça n'est pas forcément consensuel...

 

Et pourtant, je me suis dit qu'après tout, un blog, c'était fait pour parler de ce qui nous tient à coeur. Qu'un blog de recettes de cuisine, c'est bien, mais un blog qui parle aussi de coups de coeur, ou de coups de gueule de l'auteur, même sans être liés à la cuisine, c'était pas si mal non plus. Alors voilà la naissance d'une nouvelle catégorie, "Très loin du frigo", pour parler d'un peu de tout, d'un peu de rien, une catégorie "humeurs", si vous voulez. 

 

Et ce soir, j'ai envie de vous parler de ma vie à roulettes. Parce que ceux qui me suivent un peu savent qu'il y a quelques semaines, je me suis fait percuter par une voiture, sur la voie publique, à deux pas de chez moi, dans la capitale. Bilan: double fracture de la cheville, ouverte et luxée. Un joyeux programme qui m'oblige à rester six semaines sans poser le pied par terre. Depuis, après opération, multiples plâtres d'essai, cinq jours d'hospitalisation, béquillage difficile, j'ai obtenu un fauteuil roulant pour me déplacer un peu plus facilement.

 

Enfin, facilement, c'est ce que je croyais.

Parce qu'avant d'être à roulettes, on ne se rend pas compte que les trottoirs ne sont pas tous totalement horizontaux mais un peu penchés, vers la route, et que de ce fait, sur ton fauteuil, tu te cramponnes en espérant ne pas tomber.

On ne se rend pas compte non plus du nombre de foutus pavés qui font tellement "coeur historique" de la ville, et qui, quand t'as une fracture, te font des vibrations dans le plâtre pile là où il ne faut pas et réveillent les douleurs.

On ne se rend pas compte non plus que les allées dans les magasins sont parfois étroites, encombrées, et permettent difficilement de manoeuvrer.

Que les portes d'entrée de ces mêmes magasins ne se bloquent pas toujours et que c'est difficile de les tenir en même temps que tu pousses ton fauteuil le plus vite possible pour ne pas gêner le passage trop longtemps.

Que les tourniquets d'entrée de ces mêmes magasins ne te permettent pas de passer et que tu dois prendre une entrée de caisse à contre-sens, en dérangeant tout le monde.

Que les poubelles sur les trottoirs, c'est bien gentil, mais ça prend les trois quarts de la place, et ton fauteuil, tu le fais passer où ? Sur la chaussée ? Mais on ne m'avait pas dit que j'avais droit à la piste cyclable !

Que les poteaux pour empêcher les voitures de se garer là où le trottoir s'abaisse à hauteur de la route et s'élargit, au centre d'une ligne de parking, c'est adorable, mais ça complique d'autant plus tes manoeuvres qui se transforment en partie de kart. "Impact évité !"

Que les graviers des parcs municipaux ne te permettent pas de rouler correctement parce que tu n'as pas des pneus tout terrain et adieu la jolie verdure dont tu voulais profiter en centre-ville.

Que les places de parking normales sont trop étroites pour pouvoir sortir ta jambe immobilisée de la voiture, ton fauteuil à côté de toi.

Que celles réservées aux handicapés demandent des semaines d'attente pour obtenir le joli macaron te permettant de t'y garer, autant dire, trop de temps par rapport à la durée de ton immobilisation temporaire. 

Que les arrêts de bus sur les trottoirs provoquent des attroupements avec des gens pas toujours prêts à se décaler pour te laisser passer sans soupirer un bon coup.

Que les foules font peur, avec leur tendance à piétiner, à ne pas trop regarder où ils vont (ce qui peut se comprendre), à te dévisager du regard quand tu passes, ta jambe tendue en avant pour maintenir ton plâtre en place. "Eh, tu veux ma photo ? C'est dix euros !"

 

Si je parle de tout ça aujourd'hui, c'est parce que demain, nous sommes samedi. Comme tout le monde, j'ai envie d'en profiter un peu pour aller me promener, flâner, faire les boutiques avec ma famille. Sauf que demain, ça sera plus difficile pour moi que quand j'étais valide. Demain, je risque aussi de rentrer déprimée et épuisée d'avoir dû affronter tous ces obstacles juste pour admirer ce beau livre de cuisine que j'avais repéré. 

 

Je ne me plains pas, mes difficultés ne vont durer qu'encore un mois. Mais je pense à tous ceux pour qui cela dure plus longtemps, voire même beaucoup plus longtemps... La vie à roulettes, ça n'est pas de tout repos !